Nicolas Philibert
Causses & Cévennes, revue trimestrielle du Club Cévennol n° 466 - Décembre 2025
En ce mois de juillet 1970, j’ai 19 ans. Je vis chez mes parents, à Grenoble, où notre famille est installée depuis l’année de ma naissance. Je viens d’achever une première année de philosophie à la fac et rêve secrètement de me tourner vers le cinéma. En classe de terminale j’ai eu un vrai coup de cœur pour la philo, mais je ne me vois pas enseigner. Après ma licence, si j’arrive jusque-là, je bifurquerai. Vers le cinéma, donc ? Oui, mais comment faire ? Et pour faire quoi ? Le cinéma m’attire, mais je suis incapable de dire pourquoi. Le documentaire ? J’y viendrai plus tard mais pour l’heure c’est un genre dont j’ignore tout, peu attractif encore, un territoire en sommeil. Je voue une admiration sans bornes à Godard, j’aime Hitchcock, Chaplin, Buster Keaton, Truffaut, Tati, et si je commence à découvrir des auteurs plus « pointus » comme Bergman, Pasolini ou Dreyer, cela ne fait pas de moi un cinéphile pur et dur, de ceux qui peuvent voir un film trois fois de suite ou qui tapissent les murs de leur chambre avec les photos de leurs vedettes préférées. Une école ? Inutile d’y penser. Contrairement à aujourd’hui, l’enseignement du cinéma est totalement absent de l’Université, et les deux seules écoles de cinéma françaises, l’IDHEC et l’École nationale supérieure Louis Lumière, sont hors de ma portée. Pour s’y présenter, il faut un bac scientifique, ce qui n’est pas mon cas. Au reste, je ne me vois pas devenir réalisateur, cela me semble beaucoup trop difficile. Mais quoi alors ? Bah, je verrai, j’ai un peu le temps. En somme, je me cherche.
J’ai entendu dire que le cinéaste René Allio préparait un film dans les Cévennes – Les Camisards – dont le tournage est prévu au cours de l’été du côté de Florac. Peut-être pourrais-je me faire embaucher comme stagiaire, qui sait ? Mais comment m’y prendre ? Je ne connais personne, et le monde du cinéma semble impénétrable. Le nom de René Allio ne m’est pas inconnu mais je n’ai vu aucun de ses films et ne sais à peu près rien de lui sinon qu’il vient du théâtre, qu’il a longtemps été le décorateur et le créateur de costumes attitré de Roger Planchon, au TNP, et qu’il est le réalisateur de La Vieille dame indigne. Mais après tout, qu’importe ! Pourquoi ne pas tenter ma chance ? Quant à la guerre des Camisards, j’en ai vaguement entendu parler mais c’est à peine si je sais la situer dans le temps. Elle ne figure pas dans les livres d’histoire de ma scolarité, et quand bien même elle y serait mentionnée, je suis nul en Histoire.
Je convaincs mon ami André, habituel partenaire d’escalade, de tenter sa chance avec moi. À deux, nous nous soutiendrons mutuellement. Nous rassemblons tout un attirail de camping : tente, duvets, gamelles, réchaud, lampes de poche, etc. et nous voilà partis en stop, direction Florac, où nous arrivons trois jours plus tard. Dès le lendemain matin, nous partons gaillardement à la recherche du local où selon toute vraisemblance la production a établi ses quartiers. Nous finissons par le trouver et frappons à la porte. Un homme nous reçoit et nous explique sans détour qu’il n’est pas question d’engager des stagiaires en dehors des gens du cru, le budget du film ne permettant pas de les défrayer. Tous nos espoirs s’écroulent ! C’est alors que, dans un élan spontané, nous prenons une pointe d’accent et déclarons sans ciller que nous sommes « du coin…g ! » Notre interlocuteur n’est manifestement pas dupe mais devant notre détermination il fléchit et accepte de nous engager.
Quelques jours plus tard, nous sommes affectés à l’équipe de décoration, où l’essentiel de notre travail consistera à masquer les poteaux électriques, toitures en tôle, portions de routes goudronnées, panneaux de signalisation et autres signes extérieurs de modernité. Non qu’ils soient si nombreux dans les villages et hameaux où nous devons intervenir, mais tout de même : l’action du film se situe à l’aube du XVIIIe siècle. Nous sommes un peu déçus d’apprendre que nous ne serons pas sur « le plateau », puisque par définition l’aménagement des décors précède toujours le tournage, mais la joie de faire partie de l’aventure prend vite le dessus.
Chaque matin, à présent, une camionnette nous ramasse aux premières lueurs de l’aube et nous conduit sur le lieu où nous devons intervenir. Les trajets sont souvent longs et éprouvants. Entassés à l’arrière du véhicule avec le matériel – échelles, treuil, cordages, brouette, caisse à outils, etc. – nous n’apercevons l’extérieur qu’à travers les deux hublots encrassés des portes arrière, en contre-plongée sur le ciel et la cime des arbres. La route tourne sans cesse, et de là où nous sommes nous ne la voyons pas, si bien que chaque virage nous surprend et nous crispe. Certains trajets s’achèvent par un chemin non carrossable qui décuple les cahots. L’arrivée sur le lieu du décor est une délivrance. Nicole, la cheffe décoratrice[1], nous y attend et nous donne ses instructions avant de rejoindre le tournage ou tel autre décor à aménager. Nous sommes trois ou quatre, selon les jours, les tâches à accomplir. Les deux autres garçons avec qui nous formons équipe, eux, sont bel et bien du « coin…g », leur accent n’y trompe pas. Les journées sont longues, souvent harassantes. Travail de manœuvre, soleil de plomb. Ici, il faut déplacer un amas de pierres pour dégager une ruelle. Là, empiler des fagots de bois pour dissimuler la carcasse d’un tracteur, poser des lauzes sur un toit, dresser un tronc d’arbre devant un pylône, disperser au sol une balle de foin. La lumière est aveuglante. À la pause déjeuner nous cherchons un peu d’ombre. Le soleil est haut, il n’en propose guère. Allio passe parfois sur « notre » décor au volant de sa coccinelle, tantôt seul tantôt accompagné de son assistant[2] ou de son cadreur[3]. Il regarde dans son viseur, cherche ses angles de vue et revisite son découpage, tout entier à sa journée du lendemain. Nous n’avons guère de contacts directs avec lui. Le soir nous rentrons au camping, totalement exténués.
Vébron, Saint-Laurent-de-Trèves, Le Puychauzier, Barre-des-Cévennes, la Ferme des Crottes, La Can de l’Hospitalet, Le Pont-de-Monvert, Le Collet-de-Dèze… les lieux de tournage s’enchaînent. Et encore faut-il mentionner les rivières, les ruisseaux, les chemins, les clairières, les fourrés, taillis, abris de rochers, et là-haut les vastes horizons du Méjean, ses vallons, ses crêtes et escarpements qui racontent tout à la fois une guerre profondément ancrée dans le paysage et le méticuleux travail de repérages accompli pour le film. René Allio semble connaître la région dans ses moindres recoins : les nombreuses descriptions des lieux qui émaillent le scénario en témoignent. J’apprendrai plus tard qu’enfant, il a passé toutes ses vacances d’été à Carlèques, un minuscule hameau proche de Saint-Laurent-de-Trèves où ses parents louaient un gîte. « Si je tiens tant à faire ce film, écrira-t-il dans ses Carnets[4], ce n’est pas seulement pour le sujet et l’histoire, c’est aussi pour montrer des hommes dans la nature, et des images de la nature tout court ». Et d’ajouter : « Je n’ai jamais tant pensé à propos d’un film à la forme, sa plastique, sa scénographie, sa couleur ».
À la longue, je suis un peu frustré d’occuper un poste qui me tient éloigné du tournage, mais voilà justement que les machinistes proposent de me prendre avec eux. Ils ne sont que deux et se plaignent d’être en sous-effectif. Je pourrais les aider à décharger le camion, peut-être même à caler les rails du travelling. La proposition tombe à pic, car la décoratrice n’a plus besoin de nous garder tous. Je rejoins donc le plateau et intègre l’équipe proprement dite. Les machinos m’adoptent. Il y a Roger[5], le chef, que tout le monde appelle « Tonton » ; et Jean-Baptiste[6], son second, qui connaît des centaines d’anecdotes de tournage. Matin et soir, durant les trajets, tous trois installés à l’avant du camion, nous discutons à bâtons rompus ; et cette fois, j’ai droit à la splendeur des paysages.
Jour après jour, je découvre les multiples facettes de l’organisation d’un tournage, les rituels, le clap, les mots-clefs, les expressions qu’il faut déchiffrer, les interdits à éviter, les innombrables problèmes qu’il faut résoudre sur le champ, les tensions, les frictions, la répartition des rôles et le poids de la hiérarchie. Tout est compartimenté. Plus tard, en me tournant vers le documentaire, je chercherai à m’extraire de ces pesanteurs, mais en attendant, il n’est pas question ici de demander à un technicien d’accomplir une tâche qui ne relèverait pas de son périmètre strict sous peine de se faire envoyer sur les roses. De même, la mise en place d’un plan obéit à une chronologie précise. Chacun intervient à tour de rôle. Pendant que le « chef op » et les « électros » règlent les éclairages, il est déconseillé de s’agiter autour d’eux. Certains plans sont rapidement orchestrés, d’autres exigent une préparation minutieuse : les intérieurs surtout, puisqu’il faut les éclairer. Le budget du film est serré. Conséquence : nous tournons peu de prises, car la pellicule 35 mm coûte cher et les travaux de laboratoire (développement, tirage, synchronisation des rushes, etc.) bien plus encore. Allio perd souvent patience. Il est particulièrement attentif aux costumes, aux accessoires et aux décors, on ne se refait pas ! Jusqu’au dernier moment, il peut retoucher le pli d’une draperie, la place d’une carafe ou la plume d’un chapeau.
Une semaine sur deux, un cinéma de Mende nous accueille pour la sacro-sainte projection des rushes. C’est à une heure de route. Je suis autorisé à y assister, et le régisseur du film m’y emmène dans sa Mustang. Il s’appelle Alain Belmondo. Mais oui, c’est le frère de « Bébel » ! La première séance à laquelle j’assiste me déconcerte. Je ne m’attendais pas à ce que les images soient muettes. La synchronisation, m’explique-t-on, est prévue pour plus tard. Par ailleurs, ce que nous voyons est tout de même très décousu. Normal, le film n’est pas tourné dans l’ordre. Bien entendu je suis très attentif à ce qui a été filmé dans les décors sur lesquels j’ai travaillé et remarque sans tarder que la décoratrice a tendance à se couvrir : les espaces qu’elle nous fait aménager sont bien plus grands que ce qui est filmé. C’est ainsi, il n’y a rien à y redire. Certains intérieurs paysans sont d’authentiques compositions. La projection terminée, Allio, son assistant, le chef opérateur[7] et le cadreur s’isolent. Rien ne filtre de leurs échanges.
Septembre, il fait moins chaud. André est rentré à Grenoble. Je quitte le camping et sous-loue désormais une chambre dans une maison que trois acteurs du film se partagent au cœur de Florac, à deux pas de l’Esplanade : Rufus, Philippe Clévenot et Olivier Perrier. Je resterai en lien avec eux de longues années. Pour certaines scènes de bataille il faut grossir les rangs des Camisards, et je suis pris comme figurant. Un jour, nous devons dévaler une pente en courant, et en montagnard que je suis, j’y vais à fond et me lance à grandes enjambées vers les troupes ennemies. C’est à partir de ce moment-là qu’Allio me remarque et qu’il commence à me prendre sous son aile. D’aide machiniste, je deviens aide accessoiriste.
Octobre. Les couleurs de l’automne commencent à s’imposer. La météo est capricieuse, des nappes de brume enveloppent les reliefs. Nous sommes en « dépassement ». Traduction : le tournage va devoir se poursuivre au-delà de la date initialement prévue. Il n’y a plus d’argent. Il est demandé aux acteurs de consentir à ce qu’un pourcentage de ce qui leur est dû soit mis « en participation » : il leur sera reversé sur les recettes du film… si celui-ci rapporte ! Ils n’ont guère le choix de refuser. Plusieurs techniciens, engagés ailleurs, quittent le tournage. « Dédé » Davalan, l’accessoiriste, est de ceux qui partent. En dépit de mon inexpérience, Allio me demande de le remplacer. Mon salaire de stagiaire ne pèse pas lourd.
Parmi les quelques séquences qui restent à tourner, il y a les dernières escarmouches d’une bataille. Pour mon malheur, c’est à moi que revient, entre chaque prise, de recharger les fusils des dragons du roi. Bénéficiaire d’un sursis, je n’ai pas encore fait mon service militaire et n’ai jamais vu de près la moindre arme à feu. Inutile de tourner autour du pot, la première prise est un désastre ! Je revois Allio faire irruption dans l’image en hurlant : « Coupez ! » J’ai bourré la poudre avec du coton qui s’est mis à voltiger comme de la neige dès que les soldats ont commencé à tirer. La moitié de l’équipe rigole. Tout est à refaire. Cette fois je n’ai pas intérêt à me louper. Par chance, parmi les figurants se trouvent des chasseurs qui viennent à mon secours. Trois ans plus tard, à l’expiration de mon sursis, je serai déclaré « inapte » et exempté de mes obligations militaires.
Le mauvais temps, la fatigue, le départ d’une partie de l’équipe et le manque d’argent ont raison de nos dernières forces : le tournage s’achève le 17 octobre dans une atmosphère tendue. Pourtant, chacun a le sentiment, la fierté d’avoir participé à l’émergence d’un film historique pas comme les autres, en nette rupture avec ces fresques à grand spectacle qui versent invariablement dans le psychologisme et l’héroïsation romantique d’un personnage central. Un film tourné sur les lieux mêmes où se sont déroulé les évènements, avec des figurants originaires de la région, pour la plupart paysans, comme les héros qu’ils incarnent, et une pléiade d’acteurs – tous excellents – issus de la décentralisation théâtrale, mais sans la moindre « star » car ici, le « personnage » principal c’est le groupe, c’est un collectif. Film sobre, sans complaisance, tourné majoritairement en plans fixes, « austère et froid » diront certains, dont la construction narrative se veut au plus près du soulèvement de ces rebelles, des textes et récits qu’ils en ont laissé, de la foi qui les anime, de leur dignité, des débats et contradictions qui les fracturent et de la répression sanglante qui finira par les écraser. Film aux résonances politiques si manifestes qu’il serait vain de les surligner. N’oublions pas que ce tournage a lieu dans l’immédiate effervescence de l’après Mai-68, et que le soulèvement cévenol tel qu’il est évoqué là fait largement écho au vent de liberté antiautoritaire qui secoue la société française, bien sûr, mais également à la guerre du Vietnam, si présente dans les esprits, et à la guérilla bolivienne, dont la figure mythique du « Che » a trouvé la mort trois ans plus tôt.
Arrive le moment où il faut plier bagage. Des liens forts, professionnels et amicaux, ont soudé beaucoup d’entre nous. On se promet de rester en contact, de se revoir, de se retrouver pour l’avant-première du film. René Allio me donne son adresse : « – Si tu viens à Paris… »
De retour à Grenoble je reprends mes études. Il me tarde de voir le film mais celui-ci, une fois achevé, peine à trouver un distributeur. Sa sortie est menacée. Allio est aux abois. Il en est le producteur principal, redevable devant les autres. Les mois passent, le déficit se creuse. Financièrement, le film est condamné au succès absolu : « Ce n’est qu’en atteignant quelques six cents millions d’anciens francs de recettes-salles, soit près de huit cents mille spectateurs en France, que le coût du film sera amorti »[8]. Allio se lance à corps perdu dans l’écriture d’un nouveau film, Rude journée pour la Reine, et multiplie les emprunts autour de lui. Les Camisards sort finalement en février 1972 et rencontre ce qu’on appelle « un succès d’estime » : le film est remarqué, la presse lui est favorable mais le public est loin d’atteindre le score espéré.
Début 1973, Allio me propose d’être assistant décorateur sur Rude journée. Je ne suis pas particulièrement bricoleur, le lui dis, il l’a vu, il le sait, mais cela ne l’arrête pas. Je ne m’en sortirai pas trop mal et vais devenir peu à peu l’un de ses proches, malgré la différence d’âge qui nous sépare : vingt-sept ans. En 1975 je serai cette fois son assistant pour Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… poste que je partagerai avec Gérard Mordillat – avec qui je coréaliserai dans la foulée mon premier film[9]. Enfin, en 1980, René Allio décidera de tourner, en très petit comité cette fois, celui qui sera peut-être son plus beau film, assurément le plus personnel, et dont je me retrouverai sans l’avoir cherché producteur délégué : L’Heure exquise, un portrait de Marseille « à la première personne », documentaire teinté de fiction dans lequel il entrelacera souvenirs, témoignages, archives familiales, réflexions personnelles et scènes reconstituées. Suivront d’autres films – Le Matelot 512 (1984), Un médecin des Lumières (1988) et Transit (1991) – mais désormais occupé à tourner les miens, je ne serai pas de ces aventures-là.
René Allio est mort en 1994. Conformément à ses vœux, ses cendres ont été dispersées du côté de Saint-Laurent-de-Trèves. À sa manière, c’était un camisard. Non pas qu’il fut croyant, mais parce que toute sa vie il devra se battre pour faire exister une œuvre inédite dans le cinéma français, œuvre insoumise, non-alignée, où la fabrique de chaque film sera le fruit d’une longue bataille, comme s’il lui fallait éternellement faire ses preuves. Bataille pour refaire surface après l’insuccès du film précédent, bataille pour imposer un nouveau projet, pour en trouver le financement, etc.
Devenu cinéaste, je mesure aujourd’hui combien son compagnonnage m’a nourri et armé. Jamais je n’oublierai ce tournage dans les Cévennes, ni celui qui m’a fait la courte-échelle pour qu’à mon tour, je fasse des films.
[1] Nicole Rachline.
[2] Marco Pico.
[3] Jean-Paul Schwartz.
[4] R. Allio, Les Carnets (vol.I.1958-1975), Coll. Horizons du cinéma, Éditions l’Entretemps, 2016.
[5] Roger Robert.
[6] Jean-Baptiste Dutreix.
[7] Denys Clerval.
[8] R. Allio, ibid.
[9] La Voix de son maître, 1978.