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Beppie - Nicolas Philibert
Beppie
Nicolas Philibert
Note sur "Beppie", de Johan Van der Keuken (1972), in "Enfance et cinéma", Éditions Acte Sud / La Cinémathèque française, 2017.

On raconte que le cinéaste néerlandais Johan Van der Keuken a fait la connaissance de Beppie un jour où la gamine est venue sonner à sa porte : elle cherchait des timbres pour enrichir sa collection. On peut supposer qu’il n’a pas résisté longtemps à l’idée de la filmer : « Elle avait dix ans et elle était le rayon de soleil du canal où j’habitais », dira-t-il.

Pendant quelques mois, il va donc la suivre tandis qu’elle sillonne les rues d’Amsterdam, s’amuse à tirer les sonnettes, joue à chat, à cache-cache avec les autres gamins du quartier, se goinfre de frites, pousse jusqu’au « quartier rouge » pour regarder les « bosseuses » comme elle les appelle, les prostituées derrière leurs vitrines, il la filme à l’école, chez elle, à la piscine, chez le coiffeur, au catéchisme, s’attarde longuement sur son visage, ses mimiques et ses grands yeux rieurs, lui fait décrire son quotidien, ses jeux, sa situation financière – elle possède 1,75 florin – sa famille, son père garçon de café, ses sept sœurs, ben oui quoi, elles sont huit filles et elle est la troisième, son grand-père dont « les mains rétrécissent… et ça fait mal ! » collecte par bribes ses réflexions sur la vie, l’amour, les garçons, ils peuvent être méchants, le mariage, plus tard elle se mariera, la mort, Dieu, l’invisible, l’immortalité de l’âme et ça tombe bien, Beppie a des tas de choses à dire, elle fait penser au jeune Léaud des essais tournés par Truffaut pour Les Quatre Cents Coups car oui, elle est « gouailleuse », Beppie, espiègle, pétillante, malicieuse, directe, elle croque la vie avec appétit, parle sans retenue, à l’école elle a récolté un 5 sur 20 pour bavardage, elle dit qu’elle aimerait bien aller en colo mais ça coûte cher, hein, on ne peut pas envoyer tout le monde, et maintenant elle raconte un film de cowboys, parle de la télé, chez sa copine Else elle peut rester toute la nuit devant des émissions pour grandes personnes, dit avoir croisé « Johnny le Fou », un type du quartier qui serait tout de même mieux à l’asile, prétend qu’il a sauté sur le porte-bagages d’une femme qui passait à vélo, dit avoir entendu qu’un homme s’était montré tout nu dans la rue, assure que l’homme invisible n’a pas d’ombre et décrète qu’elle n’aimerait pas que son âme aille au ciel ! Elle précise qu’avec Hennie, son amoureux, ils se sont déjà embrassés, c’était près du pont, là où il n’y a pas beaucoup de lumière, et dit qu’à l’exception d’Hennie tous les garçons de sa classe sont fous de sa copine Maria, la « bêcheuse », avec ses grands airs ! Et voilà que Maria apparaît un court instant sur l’écran et confie à la caméra que Beppie ne voulait pas qu’elle soit dans le film. Et toc ! Alors, puisqu’il est soudain question du film dans le film, Beppie ajoute qu’au début ses parents ne voulaient pas entendre parler d’une caméra à la maison, vrai de vrai confirme sa mère qui surgit à son tour sur l’écran, chez eux c’est déjà assez encombré comme ça ! Bref, chacun aura compris que Beppie, court-métrage documentaire de 38 minutes en noir et blanc est un film débridé, en perpétuel mouvement, à l’image de son héroïne, et qu’en le tournant puis en le montant Van der Keuken, insatiable expérimentateur, aura pris un malin plaisir à bousculer l’ordre social, les règles de la bienséance et les conventions cinématographiques.

 

 

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