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Jamie - Nicolas Philibert
Jamie
Nicolas Philibert
Note sur "My Childhood", de Bill Douglas (1972), in "Enfance et cinéma", Éditions Acte Sud / La Cinémathèque française, 2017.

Le cinéma c’est d’abord des visages. Depuis que j’ai vu la trilogie autobiographique de Bill Douglas, vers la fin des années 70, je n’ai jamais pu oublier celui de Jamie, l’enfant qui incarne le jeune Douglas, ses grands yeux sombres, le vent qui ébouriffe sa tignasse, les traces de charbon qui mangent ses joues, son pull troué. Ni ce noir et blanc fantomatique, ni cette bande son épurée à l’extrême, ces cadres fixes, ces paysages éventés, ces intérieurs dépouillés qui racontent la faim, le froid, l’humiliation, la solitude. Premier des trois volets de la trilogie, My Childhood est un véritable joyau cinématographique, mais un joyau de matière brute, taillé dans le vif d’une mémoire écorchée.

On est en 1945. Jamie a dix ans, mais on lui en donne huit. Enfant illégitime, il vit chez sa grand-mère maternelle avec son demi-frère ou son cousin Tommy, de trois ans son aîné, à Newcraighall, une petite bourgade minière aux rues désertes et tristes des environs d’Edinburgh. Aimante et douce, la vieille femme décline, usée par une vie de tourments et de misère matérielle. Livrés à eux-mêmes, les deux gamins l’entourent comme ils peuvent de leur affection. Un soir ils iront la rechercher en rase campagne, où elle erre à demi égarée. Le père de Jamie, qui habite la rue en face, ignore complètement son fils. Sa mère ? – Elle est morte, lâche un jour Tommy. Morte ? Moribonde, plutôt. Elle croupit à l’asile. Accompagné de sa grand-mère, Jamie ira lui rendre visite. En arrivant devant elle, il déposera sur son lit, en offrande, une pomme qu’il a chapardée et, impuissant, se la fera aussitôt voler par une infirmière. Bouc-émissaire de la défaillance et de l’indifférence des adultes, Jamie cherche désespérément les moindres miettes d’affection. Le soir après l’école, il va souvent glaner un peu de tendresse auprès d’un autre « exclu » : Helmut, un prisonnier de guerre allemand qui travaille dans les champs.

Il paraît que le cinéaste préféré de Bill Douglas était Robert Bresson. Cela ne m’étonne pas. Le style épuré de sa trilogie fait plus penser à Bresson qu’à Loach, même si Jamie a quelques traits communs avec Billy, le jeune héros de Kes. Aucune trace de sentimentalisme, aucune volonté d’attendrir. Un film elliptique, lacunaire, sans fioritures, qui juxtapose des blocs de souvenirs rarement reliés les uns aux autres, un film qui tourne le dos au naturalisme, et qui semble parfois trouver son inspiration du côté du cinéma muet. Les dialogues, du reste, y sont rares. A-t-on jamais montré le dénuement et le froid avec autant de vérité que dans cette très courte scène où Jamie cale dans les mains de sa grand-mère, qui dort dans son fauteuil, une tasse qu’il vient de réchauffer avec de l’eau brûlante ? On sait que Bill Douglas a lui-même vécu cette enfance misérable, à la Dickens, dans ce même village sans âme, et qu’à l’adolescence, le cinéma est devenu sa planche de salut. Il y allait presque tous les jours, dans les villages environnants. Trop pauvre, il s’arrangeait pour entrer en troquant à la caisse des pots de confiture consignés. Quelle salle ferait ça aujourd’hui ?

Stephen Archibald, le jeune acteur non professionnel qui incarne Jamie, double fictionnel de Bill Douglas, mourra prématurément en 1998, à l’âge de 38 ans, victime de la drogue et de malnutrition. « Stephen me ressemblait beaucoup, dira plus tard Douglas. Il suffisait que je le regarde dans les yeux, et je savais qu’il comprenait exactement ce que je voulais dire. »

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